Assise sur mon lit, je contemplais la lueur de la pleine lune qui traversait mes rideaux en profitant du silence, de l'accalmie. Un silence qui était pourtant chargé de tristesse et de morts, un silence lourd... aussi lourd que l'air qui m'entourait... La chaleur de la journée ne s'était pas vraiment dissipée, l'air était chaud, l'air était lourd, l'air était irrespirable. Le vent avait disparu, comme moi, il devait se cacher... Peut-être était-ce l'orage qui l'avait effrayé ? Ou alors en avait-il eu assez de cet horrible spectacle et était-il simplement parti en emportant avec lui les derniers espoirs ?
Cela faisait maintenant quelques heures que je restais immobile face à l'unique petite fenêtre de la pièce. Quelques heures, quelques minutes, quelques secondes... Le temps me filait entre les doigts et je n'arrivais plus à le rattraper. Je jetai rapidement un coup d'½il vers le calendrier, ces dates, toutes semblables me rappelaient la dure monotonie des jours de ton absence. Combien de temps cela faisait-il ? Depuis quelques jours, mes pensées s'embrumaient, s'embuaient, elles attendaient la pluie désespérément car seule elle pouvait les remettre en place. Trier, ranger, nettoyer...
Non ! Faire le vide, oublier... oublier ses journées entières enfermée dans cette petite pièce avec pour seule compagnie la peur et la solitude. Oublier qu'à moins de 10 mètres de moi, toi, mon amour, ma pluie, tu t'es enfermé derrière cette barricade de mots qui détestent la différence et prônent la peur. Tu détenais mon c½ur derrière ce mur qu'ils avaient réussit à bâtir entre nous à force de discours et de menaces. Oublier surtout que toi, tu les avais aidé à terminer ce mur qui devait nous séparer à jamais. Souvenirs douloureux, je désespérais que rien ne puisse le traverser. Mais il est arrivé... Léger et frais dans la nuit qui s'essoufflait, petit avion de papier qui fendait l'air sans aucune crainte. Les mains tremblantes je dépliai le papier encore un peu froissé ...
« Rejoins-moi à la cascade,
Lucas »
Inspirer, savourer cette bouffée d'oxygène, ne plus vouloir la relâcher, seulement vouloir la garder pour toujours auprès de soi. Souffle léger qui jamais ne dure et qu'il faut laisser s'enfuir, ne fut-ce que pour pouvoir respirer par après... Retrouver cette fraîcheur... Sortir mes draps de l'unique armoire qui trônait dans la pièce, les nouer l'un a l'autre pour s'en faire une échelle, s'échapper de cette prison en silence comme une criminelle s'échapperait de sa cellule et puis courir, courir, courir... Vers cet objectif lointain, vers cette source tant espérée, vers cette cascade où tout pouvait se produire.
Cascade où les songes se mêlent à l'eau dans une étrange danse qui mystérieusement parvint à me calmer quelques instants. Je me rappellai notre rencontre, devant cette cascade, il y a exactement 6 ans aujourd'hui. A ce moment-là, la guerre n'avait pas encore éclatée. J'avais alors 11 ans, je pataugeais dans l'eau quand tu est arrivé en courant...Là, tu ne trouvais plus tes mots... C'est donc moi qui ai engagé la conversation :
«- Bonjour, tu veux te baigner ? Elle est bonne tu sais !
-En fait... mes parents m'attendent... enfin...euh... je ne faisait que passer et...
-Allez, tu t'en fous ! Juste quelques secondes tu verras elle est bonne !! »
J'étais comme le serpent autour de la pomme quand j'y repense et tu avais finis par venir te baigner. J'avais gagné ! Bien sûr la baignade s'était terminée en bataille d'eau mais depuis on ne s'était plus quittés... Ces souvenirs naïfs envahissent mon esprit. J'écoute le chant des clapotis de l'eau dans laquelle la lune si belle, si ronde, se reflète. Je vois se paysage paradisiaque dont la verdure est plus fleurissante que n'importe quelle jungle ne le sera jamais et où l'eau est plus pure que tu ne le sera jamais... Petit coin de paradis éloigné de la guerre et la haine qui forme mon quotidien petit coin où je peux tout oublier un instant. Après quelques minutes je me décidai à m'asseoir. Un sentiment étrange m'envahit. Tu allais venir, je le savais, je le sentais,... Mais c'était autre chose, une sorte de malaise mêlé d'angoisse. Mon regard effleura à nouveau le paysage à la recherche du calme que j'avais ressenti en arrivant ici. Il avait disparu. Tout autour de moi était pourtant tellement paisible, trop peut-être...Mon regard s'arrêta soudain...
Tu étais là derrière le grand saule, à seulement quelques mètres de moi, une goutte, un souffle...Un arrière goût amer inhabituel pris possession de mon esprit, mon malaise s'intensifie jusqu'à m'en faire mal...Ton teint blême, tes yeux rouges, ton regard noir, ton sourire éteint, je te dévisage quelques instants. Ce n'est pas toi, non ça ne peux pas être toi ça ne doit pas être toi ! Cette haine, horrible, effrayante elle te dévore elle t'a envahit... En quelques instants, mon coeur meurt de cette balle que tu aurais tant voulu tirer. Mon esprit, lui, était bien obligé de rester en vie malgré les blessures que tu lui infligeais. Pensées confuses, pour moi tout se déroula au ralenti, je ne voulais pas comprendre. Je voulais me rapprocher de toi, même si c'était pour la dernière fois. Mon corps, lui, ne me suivais pas, il restait là immobile comme paralysé. Autour de nous des civils allemands attendaient un signe, ton signe, celui qui approuverai que oui, c'était moi 'La' juive. Celle qui avait accompli je ne sais quel crime, peut-être leur avais-tu dit que j'avais participé à un complot, tué un homme, agressé un des leurs, volé une voiture, une robe, une orange ou peut-être leur avais-tu seulement dit que j'étais juive, de toute façon cela leur suffisait. Il n'en fallait pas plus...
Je l'avais compris à ton regard tu ne ferais pas demi-tour, ta décision était prise. Tu allais le faire, ce geste stupide qui enterrerai à jamais notre relation (et moi avec) , ce geste qui allait te faire remonter dans leur estime, oui, mais à quel prix ? Et puis pourquoi ? Ca je ne le comprendrai jamais. Ce que j'avais compris par contre c'est que même la cascade n'était plus protégée de la guerre et de la haine aujourd'hui, j'avais aussi compris ce qui allait m'arriver si je restais là... Ils allaient m'emporter là-bas, là où étaient partis mes 2 petits frères et ma mère, là où des milliers de juifs se trouvaient déjà. Ici, on n'en parlait pas beaucoup mais tout le monde savait, tout le monde savait que ces camps de travaux n'étaient autres que des enfers terrestres d'où personne ne revenait jamais, une mort sans purgatoire ni paradis dont les flammes étaient plus effrayantes que celles de l'enfer. Je ne voulais pas, autant mourir là...
Je me sentais pourtant prisonnière, prise au piège, ils étaient plusieurs, ils m'encerclaient, aucune issue possible... La cascade coulait tranquillement à quelques mètres de moi et ne semblait perturbée en rien par les événements. Prisonnière, prise au piège, je n'avais aucune issue si ce n'est celle de la mort... Les clapotis de l'eau qui coule tantôt m'avaient hypnotisé et maintenant m'exaspéraient. L'eau coulait sans fin, une éternité qu'on ne peux capter, infinité de gouttes qui s'évadent les unes après les autres. S'évader,... La dernière solution, une idée folle qui me traversait l'esprit... M'évader, comme l'eau qui se glisse vers les rochers, m'évader, de cet avenir désespéré, m'évader, me confondre à l'eau à tout jamais. Un plongeon,...Seulement ça... Un plongeon, leurs cris, ta voix, ce brouhaha incontrôlable, un manque d'oxygène et puis plus rien, le vide, la fin. J'abandonne se corps qui sombre au fond de l'eau... Vous n'avez pas su me rattraper, mais tu as gagné pourtant, maintenant nous sommes à jamais séparé.